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L’éducation et le changement climatique : quel modèle faut-il réinventer ?

The Shift Project a lancé un appel signé par plus de 1000 enseignants et 80 directeurs d’établissement dans les derniers mois, appelant à une meilleure intégration du changement climatique dans l’éducation. Cet appel fait suite à plusieurs mobilisations des enfants et adolescents (Fridays for the Future), des étudiants français (le réveil écologique), et d’un accompagnement mondial de professeurs (Organization Scientists for the Future) et de parents.

Suite à ce mouvement, des journaux ont publié l’information comme quoi un projet de loi allait être déposé en France pour rendre la prise en compte du changement climatique dans l’enseignement supérieur obligatoire.

Cet élan vers une prise en compte du changement climatique est une bonne chose. Cependant, il faut soulever plusieurs points importants afin de rendre ce mouvement pertinent.


Accompagner une transition de toute la scolarité vers une prise en compte du changement climatique

Tout d’abord, il faut accompagner ce mouvement d’une intégration dans toute la scolarité des élèves. Ainsi, comment aujourd’hui attendre 18 ans avant d’avoir des enseignements adaptés ? Le rapport du Shift Project souligne déjà, dès mars 2019, l’application insuffisante des préconisations règlementaires en France (par exemple, Loi Grenelle imposant que le développement durable soit porté par toutes les disciplines et intégré dans tous les établissements scolaires).

L’enseignement est précisé régulièrement comme un pilier essentiel de la lutte contre le réchauffement climatique et dans les politiques de l’état concernant le développement durable. Cependant, les problématiques sous-jacentes sont multiples : les enseignements ne sont pas à jour, voir contiennent des erreurs, comme le souligne le rapport du Shift Project. Par ailleurs, les enseignants eux-mêmes, n’ont pas été formés aux enjeux, et peinent à les transmettre aujourd’hui. Malgré les bonnes intentions législatives en France, il s’agit donc de favoriser une accélération du changement et la mise à disposition d’outils concrets : par exemple, en appuyant sur la diffusion et la systématisation des initiatives volontaires (comme les éco-écoles par exemple) qui sont porteurs de savoirs, d’exemples et de matériels concrets à destination des enseignants. L’autre possibilité est de pouvoir rapprocher la recherche et les enseignants, pour favoriser la transmission d’un savoir qui n’a pas forcément été abordé jusqu’ici dans l’enseignement supérieur, les livres, les cas et les contenus. Une initiative comme « skype a scientist » peut aider les collégiens et lycéens à s’approprier des sujets complexes, tout en découvrant des métiers différents. Enfin, les élèves sont amenés à réaliser des « projets » au cours de leurs études. Pourquoi ne pas demander la réalisation systématique d’un projet sur le développement durable au collège ? Le savoir peut être rendu accessible : l’an passé, j’ai fait découvrir la biodiversité et l’extinction des espèces à des élèves de CE1 (en Grande-Bretagne), et la problématique du plastique à une classe de 6ème (toujours en Grande-Bretagne) à travers un partenariat avec des chercheurs en chimie des bioplastiques.






Accompagner l’ensemble des formations de l’enseignement supérieur vers une prise en compte du changement climatique

L’appel des étudiants et l’appel signé par les professeurs en France rassemble en grande majorité l’enseignement supérieur des « grandes écoles » (ingénieurs/commerces) et de l’université, et c’est une bonne chose. Les écoles de commerces, par exemple, malgré les initiatives des PRMEs (au niveau mondial) et de certaines écoles françaises (Toulouse Business School, Audencia), n’ont toujours revu la fondation de leurs cours de manière systématique. L’association Avenir Climatique forme depuis plusieurs années les étudiants entre eux, à des sujets que nous, enseignants, ignorons dans nos cours.

Cependant, nous avons besoin que ce mouvement s’amplifie et contribue à tous les niveaux de l’enseignement supérieur : IUT, BTS, prépa, licences professionnelles. En effet, le tissu français des PMEs par exemple, qui se nourrit de formations supérieures courtes et locales, doit aussi bénéficier de formations intégrant les enjeux climatiques d’aujourd’hui et de demain. Ainsi le CESE préconisait en 2018 « d’inclure une initiation à la « transition énergétique ou à la fonction carbone » dans l’ensemble des formations initiales des filières professionnelles. Cela concerne par exemple les IUT, BTS, licences professionnelles ou bachelor » (p. 33).


Ne pas cibler quelques métiers, mais réfléchir à la refondation de tous

Par ailleurs, tous les métiers sont concernés. Non seulement les métiers du commerce et de l’ingénierie, mais aussi le bâtiment, le tourisme, la cuisine, la médecine etc. Il faut pouvoir informer tous les futurs professionnels de l’impact du changement climatique sur leur métier, et le monde qui les entourent. Dès 2015, un article d’Actu Environnement interrogeait jardiner, pompier, ostréiculteur et apiculteur sur l’impact du changement climatique sur leur quotidien. En 2018, le Nouvel Observateur nous indiquait que le changement climatique était « mauvais pour la santé », indiquant comment chacun de nos métiers (et les nouveaux à apparaître), allait être profondément chamboulé. Il ne faut pas non plus penser, que le changement n’impactera que les jobs « verts », qui ne représenteraient « que » 4 millions d’emplois, ni penser que seules les nouvelles formations (10 000, lancés en 2018 par le ministère du travail) permettront à nos enfants de s’adapter.


Penser de manière systémique, afin de ne pas recréer des silos

L’appel du Shift Project concerne le changement climatique, et tant mieux. Cependant, nous resterions myopes, et deviendrons aveugles si nous n’avons pas la possibilité de relier cette thématique aux autres grands enjeux de ce monde : l’extinction des espèces (rapport IPBES 2019, la rareté de l’eau, mais aussi l’apartheid climatique, et les inégalités sociales qui s’accentuent, en France et dans le monde, avec le changement climatique (logements « passoires thermiques »).

Par ailleurs, Il est indispensable de ne pas penser qu’à l’intégration de contenu mais aussi de penser aux compétences nécessaires pour accompagner les futurs professionnels et managers : notamment, la pensée critique et le développement d’une pensée systémique. Par exemple, Toulouse Business School a créé les ateliers Think & Create, dont un sur les innovations liés aux Objectifs du Développement Durable.



Obliger les « professions » et les certifications à intégrer la problématique

Enfin, il ne faut pas oublier, pour les métiers qui concernés par des certifications « professionnelles », de les inclure dans l’intégration du changement climatique dans leur cursus. La profession comptable est un bon exemple d’une profession qui peine à trouver son nouveau modèle qui permettrait de compter « autrement ». Des chercheurs avaient déjà critiqué le manque d’intégration du développement durable dans la formation des futurs experts-comptables français. Par ailleurs, le CESE, dans un rapport de 2018, avait préconisé l’intégration systématique dans la formation des futurs comptables.





Accompagner le changement

Enfin, il ne faut pas oublier qu’on arrivera à faire de ce mouvement une nouvelle fondation de l’éducation que si nous permettons à ce sujet de ne pas rester optionnel, à la marge, sur quelques heures de cours en fin de parcours. Il doit infuser le contenu même des cours, questionner les fondations des matières et permettre de revoir la relation entre chaque enseignement et son environnement, comme le souligne André Sobczak dans sa tribune du 18 juin 2019.

Pour se faire, il faut accompagner les professeurs, qui eux, n’ont jamais été formés. Il faut financer la recherche sur l’éducation au changement climatique, permettre les études de cas d’apparaître, sortir les livres qui permettront cet enseignement. Enfin, il ne faut pas oublier les acteurs en poste actuellement ! Il faut favoriser le temps à la reconversion, l’accès à la formation continue, et la transition des métiers actuels, aus défis de demain. Bref, il s’agit aussi de demander au système éducatif dans son ensemble de porter ce mouvement.

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